mars
2003 © Valérie Burgener Christophe Poupon
Lorsque
lon observe la nature, on ne peut sempêcher
de penser que tout cela est dune incroyable complexité.
Tout semble pensé, réfléchi, chaque
chose a une explication. On se souvient alors vaguement
danciennes notions inculquées à lécole,
entre autres celles de lévolution des espèces
et de la sélection naturelle. Notre professeur
nous expliquait ainsi lémergence de nouvelles
espèces, tout comme le rôle que chaque caractère
pouvait présenter pour un organisme, les mauvais
caractères étant éliminés
petit à petit. Les bons caractères, quant
à eux, étaient dits adaptatifs. Sil
est vrai que la plupart des caractères sont adaptatifs,
il en est dautres qui peuvent sembler défavorables
ou coûteux.
La queue du paon en est un excellent exemple : en effet,
elle réduit la mobilité et la puissance
de vol de lanimal, le rend plus visible, et son
élaboration représente un coût énergétique.
Pourquoi alors un tel caractère nest-il pas
éliminé par la sélection ?
La
sélection sexuelle
La réponse peut être donnée par la
théorie de la sélection sexuelle (également
de Darwin). Celle-ci dépendrait de lavantage
que certains individus ont sur dautres de même
sexe et de même espèce, uniquement dans le
domaine de la reproduction. Ainsi, un caractère
mâle résultant de la sélection sexuelle,
nest pas dû à une compétition
pour la survie, mais par lavantage quil confère
dans la compétition pour des partenaires sexuelles.
On distingue généralement deux types de
sélection sexuelle. Dans le premier type, les mâles
sont directement en compétition. Cela peut amener
à des combats ou à une quelconque forme
de lutte ritualisée, mais cela peut également
être plus subtil. Par exemple, certains insectes
sont capables lors du coït de vider entièrement
la femelle de tout le sperme quelle contiendrait
suite à une copulation antérieure. Dans
le deuxième type, les mâles rivalisent indirectement
en attirant les femelles par des parades ou des parures.
Ce deuxième type de sélection dépend
donc du choix de la femelle. Nous ne parlerons par la
suite que de ce dernier, nous concentrant sur le cas de
lHirondelle rustique.
Le choix de la femelle
Chez lHirondelle rustique, aussi appelée
Hirondelle de cheminée, les deux sexes sont semblables
(on dit alors quil ny a pas de dimorphisme
sexuel), sauf pour la rectrice la plus externe (plumes
de la queue), plus longue denviron 16% en moyenne
chez les mâles. On imagine mal comment une rectrice
plus longue pourrait être attribuée à
la compétition entre mâles. Elle représente
un handicap en vol et ne serait daucun recours dans
une lutte. Ce que Moeller a démontré, cest
que les femelles saccouplent préférentiellement
avec des mâles dont les queues sont plus longues.
Mais pourquoi les femelles opèrent-elles un tel
choix ?
Cette question, Darwin se lest également
posée, mais il na guère réussi
à expliquer comment un tel comportement aurait
pu être le produit de lévolution. Nous
pensons aujourdhui que le choix de la femelle peut
comme tout autre caractère être lobjet
dune sélection. Le problème est que
dans beaucoup de cas, comme celui du paon ou de lHirondelle,
le choix des femelles semble être désavantageux.
En effet, lorsquune femelle choisit un mâle
dont le caractère distinctif est handicapant, elle
engendrera des fils porteurs du même caractère
et dont laptitude sera du coup réduite.
Nous pouvons résoudre ce problème en imaginant
ce qui se passerait si une femelle devait saccoupler
au hasard ou avec un mâle doté dune
petite queue. Ses fils seraient eux aussi dotés
du même caractère et comme Fisher fut le
premier à le faire remarquer, ne parviendraient
que difficilement à trouver une partenaire dans
une population où la majorité des femelles
préfèrent les mâles à longue
queue.
Fisher a également émis une hypothèse
pour expliquer comment une telle préférence
a pu sinstaller initialement. Dans le cas du paon,
on peut penser quavant que ne se développe
la préférence des femelles, les queues des
mâles étaient plus modestes. Imaginons que
les femelles saccouplaient alors au hasard. Imaginons
également quà ce stade, il y ait eu
une corrélation entre la taille de la queue des
mâles et leur chance de survie. La sélection
jouera alors en faveur des femelles qui choisissent préférentiellement
les mâles à longue queue, puisque les fils
de ces femelles profiteraient de laugmentation de
leur taux de survie lié à ce caractère.
Bientôt, toutes les femelles opéreront ainsi
un tel choix. La longueur de la queue des paons augmentera
alors à chaque génération, jusqu'à
devenir un handicap. Ce processus fut appelé par
Fisher lemballement évolutif. Un tel processus
ne sarrêtera que lorsque laccroissement
de la mortalité, lié à lencombrante
queue des paons, viendra équilibrer lavantage
que vaut à ceux-ci la sélection sexuelle
opérée par les femelles.
Une autre théorie, émise par Amos Zahavi
(1975), suggère que les femelles préféreraient
les mâles justement parce quils portent un
handicap (il faut entendre ici par « handicap »
un caractère qui diminue par son coût ou
par tout autre moyen les chances de survie du porteur),
et quils devraient donc être plus robustes
pour avoir survécut jusque-là malgré
leur handicap. Si un paon est parvenu à lâge
adulte, cest quil est porteur de « bons
» gènes. Le handicap est donc une indication
fiable de la qualité du mâle.
Exemple de lHirondelle rustique
LHirondelle rustique a été énormément
étudiée par Moeller. Celui-ci a réussi
à montrer expérimentalement que cest
bel et bien le choix des femelles qui favorise le dimorphisme
sexuel. Pour ce faire, Moeller a sectionné les
rectrices de certains mâles et rallongé la
queue de certains autres en leur collant les plumes avec
de la colle instantanée. Il a ensuite compté
le temps que prenait chaque mâle pour se trouver
une partenaire. Ce sont les mâles à longues
queues qui se sont le mieux débrouillés.
Le gain de temps ainsi gagné leur a permis davoir
une deuxième portée dans la même saison.
De plus, ces mâles étaient plus souvent acceptés
par dautres femelles pour des copulations «
extra-conjugales ».
Moeller a également montré quune longue
queue représente un coût. Les Hirondelles
muent en automne et ont donc à la saison suivante
une nouvelle queue. Celle-ci croît en général
denviron 5 mm, mais pour les mâles à
la queue artificiellement allongée, celle-ci sest
raccourcie par rapport à la longueur avant traitement.
Il a également montré que le nombre dimperfections
dans les nouvelles plumes était plus élevé
pour ces Hirondelles.
Il a réussi à mettre en évidence
que ce coût provenait de la difficulté accrue
pour les mâles ainsi traités, de capturer
des proies pour leurs petits. La récolte des proies
amenées aux oisillons nous apprend en effet que
les proies capturées sont plus petites, mais que
leur masse totale est égale aux autres Hirondelles.
Cela implique donc de la part de ces mâles des allées
et venues plus nombreuses.
Conclusions
Pour ce qui concerne lHirondelle de cheminée,
les résultats supportent davantage la théorie
de Zahavi que celle de Fisher. En effet, dans la théorie
du handicap, les bons gènes sont signalés
aux femelles par un caractère coûteux qui
est dans ce cas la longueur des rémiges externes.
Dailleurs, cela soulève un problème
que lon na pas développé ici:
lhéritabilité des caractères.
Létude de Moeller en offre toutefois un exemple
intéressant en observant la charge parasitaire
des descendants des deux sexes. Il saperçoit
alors que la résistance est meilleure et le prouve
en échangeant les oisillons avec dautres
nichées. Cependant, les innombrables dimorphismes
sexuels existants, bien que certainement dus à
la sélection sexuelle, ont encore une origine incertaine.
Beaucoup de questions restent ainsi sans réponse,
mais après tout, cest ça lintérêt
de la science.
Bibliographie
McFarland (2001), Le Comportement animal, troisième
édition, De Boeck Université
Marx Ridley, Evolution biologique, deuxième édition,
De Boeck Université
Anders Pape Moeller, Nature vol. 332, 14 avril 1988
Anders Pape Moeller, Nature, vol. 339, 11 mai 1989