Version PDF
mars
2003 © Jacques Laesser
Postulat sur la bio-indication (prologue)
Petit à petit, le décor révèle
ses couleurs cachées. Découverte après
découverte, le paysage se connote de ses habitants
qui se montrent les uns après les autres. En dévoilant
leurs hôtes, les milieux évoquent progressivement
leurs gammes et leurs rythmes. Les oiseaux dépassent
alors leurs identités propres et deviennent un
alphabet élaboré capable de décrire
tous les paysages du monde. Mignonnes Colombes, clinquants
Orioles, où suis-je ? Loin deux lidée
de me répondre, ils se dérobent à
tire dailes, me laissant comme seul indice leurs
présences fugaces. Mes valises me clouent au sol,
mempêchant de poursuivre ma quête.
Précédents
Voici
une vingtaine dheures, mon avion décollait.
Loeil rivé au hublot, je vivais lévénement.
Je constatais avec vertige à quelle vitesse les
objets du paysage familier, en loccurrence celui
des zurichois, se réduisaient rapidement à
la platitude des cartes topographiques. Des écarts
daltitude soudains sajoutant à la sensation
visuelle, confirmaient physiquement limpression
dun changement de dimension fatal, en pressant la
masse de sang dune extrémité à
lautre de mon corps.
Le décor défilait en dessous de lavion.
Au sud, les Alpes découpaient lhorizon. Quelques
repères géographiques mavertissaient
de la dangereuse imminence du survol de ma région.
On my conduisait sans alternative possible. Celle
que jétais en train de quitter métait
imposée sans pudeur. Modeste et finement sculptée,
elle saffichait maintenant dans toute sa nudité.
Je perdais mon regard dans chacun de ses recoins qui tous
évoquaient leurs moments ornithologiques. Ici le
Chasseral dont larête est séparée
par le Val-de-Ruz comme la trace dun fer à
repasser sur un pli de nappe trop grand pour lui. Dans
lautre versant du pli nord que constitue la crête
du Mont Racine, commence la vallée de la Sagne
et des Ponts, contenue entre deux côtes au nord-est,
puis répandant ses terres tourbeuses jusquà
labîme que forme le Val-de-Travers. Je devinais
à peine le Doubs dans une enfilade de ses gorges
boisées. Il a creusé son sillon dans laustérité
du Jura, pour y trouver en son sein, un lit frais et humide
où conduire paisiblement ses eaux calmes.
Ma
ville, La Chaux-de-Fonds,
repose
dans son haut vallon comme dans un hamac de pâturages.
Elle élève son monument, plus fier ici que
la Tour Eiffel à Paris : la cheminée de
son usine dincinération. Je parcours des
yeux les reliefs de ses environs. Je souriais en me remémorant
les laborieuses montées à vélo dans
ce qui me paraît dici un doux modelé.
Je suivais du bout du doigt les routes qui conduisaient
à mes « bons coins ». Voici Le Ceriser,
dominé par le Mont Sagne ; le bassin du Reymond,
les reliques naturelles des Eplatures, les quartiers à
Fronts blancs, le sommet de Pouillerel...
Lirrésistible avance de lavion arrachait
mes derniers regards à celle que jétais
en train de tromper. Je quittais ma région pour
une autre, en emportant avec moi cette dernière
image delle, si brève, presque instantanée,
mais résumant tous les souvenirs que notre intime
relation avait inspirée. Dois-je le dire au risque
de passer pour un sensible ? Jai laissé échapper
une larme devant ce minuscule lambeau de terre et de roches
auquel javais prétendu tant doriginalité.
Résolu à le garder bien haut dans mon estime,
sa richesse alliée à son étroitesse
me laissait augurer un monde immense.
Puis nous survolions dautres contrées, sans
doute dautres cachets. Enfin lavion abordait
locéan. Le spectacle offert par le hublot
ny distrait plus guère. Jespérais
toujours apercevoir dans lune des rares percées
à travers les nuages, qui sait, une île,
un bateau, une baleine ? A laltitude où nous
le dominions, locéan semblait une immense
étendue sans ride, dont aucun élément
identifiable navait résisté au changement
déchelle. Les distractions servies à
bord, terriblement superficielles en comparaison des intenses
découvertes que je métais promises
au sol de ma destination, ne dessaisissaient pas mon voyage
de lennui.
Les événements se précipitaient à
nouveau. Vu un rivage, une terre, quelques routes traversant
la forêt, enfin un aéroport. Par une transition
brutale, les choses reprenaient un aspect vertical, me
laissant espérer quitter lavion dans un milieu
où je pourrais évoluer.
|
|
| |
 |
| |
Enoncé
de la mission
Après
maintes paperasses, ma patrie et moi avons conclu dun
commun accord que je serais plus utile en étudiant
les oiseaux du nord-est du Bélize que sous les
ordres de larmée suisse. Ainsi je mengage
pour un service civil de huit mois dans la réserve
naturelle de Shipstern qui est soutenue par la Fondation
Papiliorama-Nocturama. Ma mission est de documenter au
plus précis lavifaune des 9000 hectares environ
de forêts sub-tropicales sèches et semi-humides,
savanes et lagunes saumâtres. Une nouvelle terre
de découverte se présente à moi,
presque vierge, presque dévouée. Je minstalle
pour un temps, mettant en péril la fidélité
qui me liait à mon coin de pays et à son
cadre de vie.
Introduction
Cancun,
ville construite autour de ses plages et de ses hôtels.
Rien ne my aurait conduit si elle ne possédait
pas laéroport le plus proche du Bélize,
desservit par les compagnies régulières.
Je mimprègne enfin de latmosphère
de cette nouvelle lattitude. Le climat a changé
en effet. Je me hâte de confirmer cette impression
en consultant mes indics favoris, demandant aux pigeons
quand ils ont quitté la corniche de la boulangerie,
aux Gardeboeufs où sont les prochains Flamants.
Quiscales et Tyrans envolent mes doutes. Le vaste et monotone
océan ne ma pas menti. Un immense espace
vide sépare les deux terres que sont ici et chez
moi.
La cohorte de touristes sen va à la plage,
me laissant seul en compagnie des chauffeurs de taxi et
garçons dhôtel encore bredouilles,
qui proposent leurs services avec arrogance. Empoignant
tant bien que mal mes bagages, je fuis les sourires prédateurs,
tel le gringo traqué. La multitude étouffante
des regards intéressés réveille mon
obsession de chercher du mien les innocents êtres
dont la considération à mon égard
se limite au plus à de la timidité ; révèle
le besoin de méchapper dans cet univers rassurant
peuplé des présences furtives des oiseaux,
si innocents quils ne savent pas mentir, si désintéressés
quils séclipsent.
 |
| |
Mignones
colombes et clinquants orioles
Mes valises me clouent au sol, mempêchant
de poursuivre ma quête. Je traverse en sueur ce
milieu hostile où fusent les appels commerçants
du service tertiaire de laéroport, traînant
mes bagages jusquà larrêt de
bus qui me conduira à la gare routière.
Quelques Colombes rousses, presque latérites, senvolent
à mon passage. Je poursuis mon calvaire, refusant
malgré moi leur invitation.
A larrêt de bus, quelques employés
de laéroport attendent déjà.
Ils ont terminé leur journée. Un peu plus
loin, quelques taches oranges et noires sactivent
dans un arbre. Je mempresse de retrouver la poche
où étaient rangées mes jumelles.
Ce manège amuse les Mexicains qui mentourent.
Ils mobservent avec un sourire moqueur, demi-curieux.
Dautres mont à peine remarqué.
Quand bien même ces spectateurs se montrent peu
dangereux, je garde un oeil attentif sur mes bagages,
dévouant lautres aux Orioles qui se découvrent
enfin.
Repos
troublé
Tout à lheure, je prendrai un bus de nuit
qui memmènera jusquà Chetumal,
aux portes du Bélize. Jai quelques heures
à tuer en ville de Cancun, avant son départ.
La nuit tombe. Le tintamarre des Quiscales se rassemblant
en dortoir parvient à surpasser celui du trafic,
aussi dense que larbre en face de la terrasse où
je me trouve, que ces oiseaux citadins ont choisi pour
passer la nuit aux lueurs des lampadaires. Avec leurs
derniers cris séteint lultime manifestation
qui gardait lornithologue évéillé.
Il laisse désormais lusage de ses sens aux
restes dhumain quil a épargné.
Enfin ma vigilance maladive sappaise.
A mes efforts pour parler espagnol y répondent
déquivalents en anglais. Conscient que toute
conversation restera superficielle, je me contente de
commander une spécialité yucatèque.
Jécoute le doux bruit des ruisseaux despagnol
qui séchangent à la table dà
côté. Des gens passent, quelques jolies.
Taux dhybridation considérable entre Mayas
et Hispaniques. Eléments purs rares. Processus
de spéciation inachevé. Hybrides tendant
à développer des caractères propres.
Touristes distinctifs. Ne peuvent être confondus.
Loxygène suffira à ma survie.
Réveil brutal
Les nuits en bus ne sont guère réparatrices,
mais quimporte, car je viens darriver à
Chetumal. Jémerge de la gare routière
encore vaseux du demi-sommeil avorté. Lest
cède sur son obscurité. Tantôt se
découpent sur de sombres pourpres quelques silhouettes
du décor. Je reconnais peu à peu le cadre
dans lequel jai ouvert les yeux pour la première
fois dans une journée néo-tropicale. Jétais
alors en compagnie de Tiriet, Felipe et Mr Jerry, un gars
qui a beaucoup voyagé pour mériter tous
ces surnoms. Nous attendions laube, impatiemment,
recherchions les premiers indices de vie. Quelques cris
insistants doiseaux que le jour naissant devait
exciter autant que nous-même, focalisaient nos regards
dans de noirs et anonymes feuillages. Dans un premier
temps, nous ne discernions que des ombres qui bougeaient
plus que les autres. Notre impatience croissait lorsque
quelques couleurs se dissociaient de lobscurité.
Et quand enfin les premiers Tyrans, Viréos, Moqueurs
et Parulines avaient avoué leurs noms, un grand
soulagement - mais que pouvait-il contre cette excitation
qui redoublait encore - semparait de nous. Je redécouvrais
la félicité du crédule pour qui tout
ce quil découvre sont autant de vérités
qui nont jamais cessé dexister et qui
viennent juste de lui être révélées.
Je retrouvais ce sentiment oublié depuis les sorties
hivernales de ma pré-adolescence, quand jobservais
pour la première fois lintimité des
Sittelles, Bouvreuils et Pinsons. Je vivais la sensation
même dont jouit lenfant honteux qui le 1er
décembre ouvre toutes les portes de son calendrier
de lavant. « Est-ce cela que lon appelle
passion ? » interrompt Le Quidam qui à la
fois se flatte du sentiment davoir posé une
question pertinente, et décèle avec un soupçon
denvie la faculté que posséderait
lornithologue de ne jamais sennuyer. «
Quest-ce que ça peut vous foutre ! »
me permetté-je de répondre, usant du privilège
de lauteur qui consiste à pouvoir garder
le contrôle de chaque réplique en créant
un interlocuteur bête à sa guise pour balancer
cette vanne avec superbe. « Quon me laisse
souffrir en paix»
Epilogue
Voilà. Je viens darriver à Shipstern.
Je ne passe pas sous silence le reste du trajet parce
quil sest déroulé sans anecdote,
mais jai la fâcheuse manie de memporter
pour chaque détail. Jai déjà
trop sali ce « Héron ». Pour dire quoi
au juste ? Le Quidam ma interrompu. Jai perdu
le fil.
Je voulais parler de Shipstern et de ses oiseaux, fidèles
voisins qui mont accompagnés durant ces longs
mois de terrain. Finalement je les ai dessinés.
Tu trouveras répartis dans ce texte les croquis
du top-ten des résidents les plus communs de la
réserve.
Jai beaucoup appris sur lalphabet des colombes
et des Orioles, des Grimpars et des Tangaras, des Gravelots
et des Engoulevents. Jaurais beaucoup aimé
raconter ce quil ma enseigné, mais
il est trop élémentaire pour être
traduit honnêtement. Le langage écrit a perdu
cette simplicité.
Quidam ma arrêté au bon moment. Il
veille sur moi, lui qui reconnaît le bien du mal,
minterrompt quand il nest plus sûr.
Mon alphabet est dénué de ce pouvoir de
description manichéen essentiel à mon ange-gardien.
Si javais continué mon récit, Quidam
naurait pas compris. Il se serait sûrement
fâché et je naime pas me brouiller
avec lui.
Limage est mieux appropriée. Elle permet
de décrire sans choisir de camp. Il suffit de la
poser sur une feuille et de la regarder. Malgré
cela, je crains que Quidam ne comprenne pas mes dessins.
Il les prétendra bien ou pas bien, et satisfait
de son jugement, nessayera même pas de déchiffrer
lhistoire que je voulais lui raconter. Cest
pas grave. Jen ai quand même fait. Si Quidam
les trouve jolis, je lui dirai merci. Il sera content,
parce quil aime quand on apprécie ses compliments.
Prochain épisode (Zetornis zeta)
Ma quête se poursuit. Mon alphabet sétoffe.
Cependant, le Z me manque encore. Selon mes calculs, ce
dernier bio-indicateur, ultime merderolle, probable fade
bouquet de plumes gris-brun aux proportions communes à
faibles, évoluant timidement dans les basses strates
ombrageuses en poussant parfois une plainte insignifiante,
habiterait la plus luxuriante et extravagante des forêts
primaires tropicales. En toute logique, ce serait ce milieu
de tous les superlatifs quoccuperait le symbole
du trou du cul de la modestie, car ainsi est faite la
nature : bordée par les plus extrêmes fleurit
la fugue à douze voix dite de « la vie sur
terre », qui aux caprices de ses enchevêtrements
étend chacune des marges de ses douze dimensions
au plus abouti, comme au plus improbable, comme au plus
insignifiant.
Un jour peut-être mes pas me porteront vers lOiseau
le plus moyen du monde. Quand enfin je Le rencontrerai,
quand je Le reconnaîtrai, Le nommerai, Le connaîtrai
et but absolu, Laimerai, alors ma quête aboutira.
Et si mes calculs sont exacts, je serai à ce moment
capable de vous expliquer de quoi est fait le monde.