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  Keoladeo, ou l'Inde côté ornitho  
  Rajasthan, octobre 2000 - Neuchâtel, décembre 2001

cet article est paru dans le Héron n°207 de décembre 2001 sous une forme légèrement différente.

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décembre 2001 © Julien Fattebert

 
map of rajasthan
 

Keoladeo-Ghana est facilement accessible en train depuis la capitale ou en bus depuis Agra.

   

La route qui mène à Keoladeo est semée d'embûches, mais vous ne regretterez pas les aléas du voyage quand il s’agit d’atteindre si ce n’est l’un des plus beaux sites ornithologiques du monde, sans conteste l’un des plus riches.

Le train qui m’emmenait depuis Delhi se traînait depuis une ou deux heures entre banlieue et campagne, hésitant à troquer franchement le paysage urbain et surpeuplé contre un tableau plus verdoyant mais tout aussi surpeuplé. Deux policiers m’ont contrôlé à la frontière de l’État du Rajasthan, et sortir la liasse gonflée de roupies, que j’avais changées quelques heures plus tôt dans la capitale, devant les passagers soudain plus curieux qu’auparavant, eut le don de me mettre mal à l’aise pour le restant du trajet. Encore quelques heures pour une petite centaine de kilomètres...

Le soleil mordait l’horizon, et, bientôt entre chien et loup, un bout de cet immense pays défilait au rythme nonchalant des traverses, des arrêts trop longs, des vendeurs de chaï. Puis ce fut l’effervescence. Descendre du train, traverser les voies avec mon gros sac à dos, gagner la place de la gare noyée dans la foule. Et le début du combat. Arracher le meilleur prix à des chauffeurs de pousse-pousse, incorruptibles en quelque-sorte. Et se rappeler le mois d’août, plus vert, plus chaud que ce début de saison sèche.

Je savais exactement où j’allais, je me souvenais de chaque dédale de la ville, un peu comme si je revenais chez moi. La fin août, quand je déambulais dans ce pays trop peuplé à mon goût —à la recherche d’un espace où respirer plus librement, me paressait d’un coup beaucoup plus proche que les contreforts himalayens que je venais de quitter. J’avais déjà séjourné une semaine à Bharatpur dans ma vie, et je savais pourquoi j’y revenais.

L’ornithologue averti tend l’oreille lorsqu’il entend murmurer le nom de Keoladeo-Ghana, la réserve d’oiseaux la plus mythique du sous-continent, en bordure de cette ville sans autre intérêt. Parce que c’est là qu’il peut venir admirer toutes les richesses de l’avifaune indienne. Là aussi que le néophyte peut lorgner sans grande difficulté la plupart des espèces représentatives de cette diversité immense. Il est courant d’y observer cent espèces en une journée d’hiver pas particulièrement fructueuse.

En octobre il en va un peu différemment. Tous les migrateurs ne sont pas encore arrivés en cette oasis humide de l’Ouest indien. Un visiteur retenait particulièrement mon attention, même si je savais qu’il était encore trop tôt: Keoladeo est l’un des trois derniers sites du monde à accueillir de trop rares grues de Sibérie Grus leucogeranus pour l’hiver —les deux autres sont en Iran et en Chine. Quittant le grand nord de la Russie, elles contournent l’Himalaya pour arriver dans ce havre de tranquillité, ancienne réserve de chasse des maharajahs de Bharatpur déclarée Parc National en 1965, protégée par la Convention de Ramsar sur les zones humides dès 1981, et depuis lors classée au Patrimoine mondial de l’Unesco en 1985.

 
 

Nilgaut Bosephalus tragocamelus femelle à la tombée du jour.

   

Qu’importe l’absence de ces invités de marque, dès l’aube j’enfourchai avec hâte le vieux vélo grinçant loué à mon auberge et filai vers le parc. Quand on visite Keoladeo, il faut absolument quitter le ruban asphalté qui le tranche du Nord au Sud, car c’est là que la plupart des touristes s’agglutinent, bruyants et désintéressés. Les chemins de traverses réservent par contre des surprises de taille, comme des Nilgauts Bosephalus tragocamelus ou parfois un Chacal Canis aureus sur ses gardes qui se risque à traverser la piste de poussière devant vous. Il paraît même que depuis le printemps 2000, une jeune Tigresse Panthera tigris tigris aurait élu domicile dans la réserve, à 200 kilomètres de son lieu de naissance, dans la jungle de Ranthambhore...

Mais les trésors de Keoladeo parsèment les vastes étendues humides de la réserve, rendues permanentes en saison sèche par la déviation des réseaux d’irrigation des alentours, qui date de plusieurs siècles. Les rajahs de Bharatpur avaient ainsi attiré les hivernants et fait du site un gigantesque terrain de chasse où on pouvait y tirer plus de 50’000 canards par jour lors des périodes fastes! Une gigantesque plaque commémorative au centre du parc fait état de ces exploits d’un autre temps.

Car aujourd’hui il en va tout autrement et les eaux calmes des marais nourrissent des milliers d’oiseaux. Dès le matin, les Cormorans au cou brun Phalacrocorax fuscicollis étendent leurs ailes au soleil vite très chaud dans cette région du pays. En compagnie de leurs cousins, les Cormorans de Vieillot Phalacrrocorax niger, inquiets, ils regardent patauger dans les marais les Cerfs sambars Cervus unicolor qui cherchent déjà la fraîcheur de l’eau et l’ombre de la végétation. Les Aigrettes —garzettes Egretta garzetta, intermédiaires Mesophoyx intermedia ou grandes Egretta alba— et les Hérons pourprés Ardea purpurea et garde-boeufs Bubulcus ibis guettent d’un oeil attentifs les grenouilles. Alors que le Jacana bronzé Metopidius indicus avance prudemment sur des feuilles flottantes, des Martins-pêcheurs Halcyon smyrnensis et Ceryle rudis au plumage surprenant attendent les petits poissons, perchés sur un arbre mort.

Les anatidés abondent, mais la plupart des hivernants sont connus du visiteur européen. Vous observerez sans difficulté le Fuligule nyroca Aythya nyroca, relativement peu fréquent l’hiver chez nous, ainsi que le Canard à bec tacheté Anas poecilorhyncha, hivernant absent de l’avifaune européenne. Parmi les résidents les plus typiques et largement répandus dans le sous-continent, j’ai eu l’occasion de voir l’étrange Canard à bosse bronzée Sarkidiornis melanotos dont le mâle arbore une improbable excroissance sur le bec, l’Anserelle de Coromandel Nettapus coromandelianus, petit canard élégant aux ailes vertes, ainsi que le Dendrocygne siffleur Dendrocygna javanica.

Les rapaces sont peut-être l’un des clous de Keoladeo. Leur densité est exceptionnelle, leur diversité frappante. Si je n’ai aperçu d’autres vautours que le Percnoptère Neophron percnopterus, à cause peut-être de l’étrange baisse que subissent leurs effectifs dans le pays, on y trouve habituellement le Vautour indien Gyps indicus et le Vautour chaugoun Gyps bengalensis. Mais il est vrai que leurs populations ont passé en une décennie de plusieurs centaines à seulement quelques dizaines d’individus à Bharatpur.

En revanche les aigles sont courants et j’ai pu facilement observer 3 espèces en une matinée: le Serpentaire bacha Spilornis cheela, l’Aigle pomarin Aquila pomarina et l’Aigle criard Aquila clanga. Un Elanion blanc Elanus caerulus s’envole au détour de la piste, effrayé par les grincements de mon vélo… Une Bondrée orientale Pernis ptilorhyncus digère au sommet d’un arbre sec. Il vaut également la peine d’être attentifs aux cavités des troncs et à l'épaisseur des buissons épineux, car on peut y voir des rapaces nocturnes à moitié réveillés par notre passage, tels que le Petit-duc à collier Otus bakkamoena et la Chevêche brame Athene brama.

En vous rendant dans les zones arborées plus sèches du parc, vous pourrez observer le discret Oedicnème criard Burhinus oedicnemus dans le sous bois, son gros oeil jaune trahissant son parfait camouflage. Le seul représentant à Keoladeo des onze espèces indiennes de calaos, le Calao de Gingi Ocyceros birostris, est, à vrai dire assez décevant du point de vue de sa coloration grisâtre plutôt tristounette. Mais les Guêpiers Merops orientalis et Merops phillipinus rattrapent aisément cette lacune chromatique.

Si en hiver les Spatules blanches Platalea leucorodia viennent se nourrir dans le parc, en automne il faut encore aller les chercher dans les champs inondés des environs. L’occasion d’une petite virée à la rencontre des paysans des villages qui ceinturent Keoladeo. On y trouvera également les Flamans nains Phoenicopterus minor et un nombre incalculables de limicoles. Certaines espèces peu fréquentes chez nous, ou alors absentes de notre avifaune, sont ici abondantes à souhait. Il en va ainsi du Chevalier stagnatile Tringa stagnatilis, du Gravelot à collier interrompu Charadrius alexandrinus, de l’Echasse blanche Himantopus himantopus, ou de la Bécassine à queue pointue Gallinago stenura qui tiennent compagnie au Vanneau indien Hoplopterus indicus. Survolant les charrues qui retournent les lombrics, le balais incessant des Sternes de rivière Sterna aurantia et Sternes caspienne Sterna caspia donne du fil à retordre à qui veut les suivre dans le champ des jumelles ou de la lunette.

 
  La tigresse; l'Inde de Kipling et de Corbett...
   

Un autre lieu qui réjouira l’amoureux de la nature est accessible en 2 heures et demi de train depuis Bharatpur ; le Parc National de Ranthambhore. On y va pour ses tigres, bien-sûr, mais aussi pour ses paysages vallonnés, alternant tantôt forêt dense et savane sèche. A l’heure où le soleil décline, caressant doucement l’eau de la mare où le tigre vient s’abreuver, la lumière ne sera jamais plus aussi belle.

 

 

 

SOMMAIRE n° 207
> Le mot du président...
> ...et celui de la rédaction
> Concours de dessin
> Les survivants de l'OCHA...
> Keoladeo, où l'Inde côté ornitho
> la Camargue
> Bons Coins: Vallée de Delémont
> Collationnement

L'INDISPENSABLE
Nous ne saurions que trop vous recommander l’indispensable guide d’identification de Richard Grimmet, Carol Inskipp et Tim Inskipp,

pocket guide to the birds of the indian subcontinent

1999, Oxford University Press www.oup.com.

Marchandé 700 roupies, soit environ 30.– Sfr, le prix a certainement baissé depuis et le change aura lui aussi fluctué. Attention: il faut chercher, mais on peut le trouver dans les endroits les plus insolites.

DANS LES ENVIRONS
La ville même de Bharatpur ne vaut pas la peine qu’on la visite, mais elle est le point de départ idéal vers d’autres sites magnifiques de la région. Au chapitre de l’histoire, et à ne manquer en aucun cas, j’inscrirai la cité moghole de Fatehpur Sikri. Aujourd’hui modeste ville musulmane de l’état voisin de l’Uttar Pradesh, située à une demi-heure en bus de Bharatpur sur la route d’Agra, elle a été la capitale de l’Empire moghol de 1571 à 1585. Fatehpur Sikri fut construite, selon la légende, par l’empereur Akbar après la naissance de son premier fils, prédite par un saint musulman de l’humble village de Sikri alors qu’il n’avait pas d’héritier mâle. De nos jours, la porte de grès rouge qui surplombe les marches qui mènent à la mosquée n’a rien perdu de son prestige. Méconnue et souvent ignorée des voyageurs et des touristes, Fatehpur Sikri souffre de la notoriété du Taj Mahal d’Agra, à 40 kilomètres de là, également facile d’accès depuis Bharatpur.

LIENS
> Birding en Inde 1
> Birding en Inde 2
> Convention de Ramsar
> Déclin des Vautours


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